Un billet de blogue mennonite | Par Michel Monette, ouvrier de quartier
📍 Déménager dans les ténèbres
Deux livres ont marqué mes débuts en implantation d'église. « The Purpose Driven Church » de Rick Warren — qui m'a enseigné à chercher les principes universels derrière les méthodes, même si à la fin Rick lui-même cède à la tentation de nous donner des recettes. Et « Espoir pour la ville » de Ray Bakke — une apologie de l'amour de Dieu pour la cité, un appel retentissant à quitter les banlieues confortables et revenir dans la ville blessée.
C'est ce second livre qui m'a convaincu de déménager à Hochelaga-Maisonneuve en 2004. À cette époque, Montréal vivait la plus grande guerre de gangs de son histoire. Et c'est précisément là que j'ai senti l'appel.
Là où les ténèbres sont les plus épaisses, une seule petite lumière — aussi mince et faible soit-elle — peut faire toute la différence.
Ce n'est pas une romantisation de la misère. C'est une conviction théologique anabaptiste, héritée de ceux qui ont choisi de s'installer au milieu des persécutés et des exclus, parce que c'est là que Christ se trouve. Matthieu 25 n'est pas optionnel.
🌊 Nager à contre-courant double
Très tôt, j'ai réalisé que vouloir implanter une église non traditionnelle dans un quartier défavorisé, c'est nager à contre-courant double.
Contre-courant de la société, qui a rejeté l'église depuis longtemps. Et contre-courant de l'église elle-même, qui court encore après ses réunions du dimanche importées des États-Unis. J'étais incompris de mes pairs. Je rendais des comptes sur mes baptisés et mes nouveaux membres. Voici ce que j'ai répondu un jour à mon superviseur :
« Voici le nombre de membres de l'église dans Hochelaga : 50 000 personnes. Ils sont tous membres du corps de Christ. Ils ne sont juste pas encore tous au courant de leur appartenance. Si vous voulez savoir si ça bouge, le gouvernement fait un recensement aux quatre ans. Je ne suis pas responsable de la manière dont Dieu convainc de péché et de justice. Je ne suis qu'un brigadier de l'espoir. »
Cette réponse a déplu. Mais elle était théologiquement juste. Et aujourd'hui, je la maintiens.
Notre rôle n'est pas de gérer la croissance numérique de l'Église de Christ. C'est lui qui bâtit. Nous posons des briques.
🗺️ Connaître avant d'agir : l'exégèse du quartier
Avant d'agir, nous avons cherché à comprendre. Avec Direction chrétienne et Glenn Smith, nous avons fait une véritable exégèse du quartier : son histoire, ses habitants, ses revenus, ses loisirs, ses organismes, ses déserts alimentaires, ses zones de violence. Pas pour « cibler une stratégie de croissance ». Pour écouter ce que Dieu avait déjà placé là avant notre arrivée.
Car Dieu est à l'œuvre avant et après votre arrivée dans un quartier. N'ayez pas l'arrogance de croire que vous apportez Dieu avec vous dans vos valises. Vous n'êtes pas un missionnaire colonial. Vous êtes un catalyseur de ce que Christ fait déjà.
Nous avons vu des églises arriver et partir dans Hochelaga sans que personne ne remarque ni leur venue ni leur départ. Jésus appelle cela « jeter des perles aux pourceaux » : une perte de temps et de ressources pour le Royaume. Des édifices inutiles, objets culturels à défendre mais sans vie, sans ancrage, sans impact réel sur le quartier.
⚠️ L'ennemi du Royaume : le mensonge pieux
Un couple est venu me voir. Dieu les appelait à implanter une église dans le quartier. Je me réjouissais. Je les ai accompagnés. Mais je leur ai dit une chose très claire :
« Soyez transparents. N'ayez pas de motivation secrète. Si vous implantez une église, dites-le. Si vous faites du communautaire, dites-le. Si vous faites les deux, dites-le. La vérité vous affranchira. Le mensonge vous détruira. »
Ils ont semblé comprendre. Ils ont démarré un camp de jour pour les jeunes d'un HLM. La femme travaillait avec les travailleuses du sexe du quartier. Un travail précieux, cher payé, fragile comme du cristal.
Puis ils ont envoyé une lettre d'appui à leur église de soutien. La lettre, fidèle et entière, mentionnait bien sûr leur projet d'implantation d'église. Publiée en ligne. Trouvée par les mauvaises personnes. Plainte déposée jusqu'au député de l'époque. Crédibilité détruite. Travail perdu. Le couple a dû quitter le quartier.
L'ennemi est le père du mensonge. Et il n'a pas besoin de vos énormes mensonges pour vous détruire. Il lui suffit de vos petites ambiguïtés, vos doubles intentions, vos motivations non déclarées. Dans un quartier blessé et méfiant, la transparence n'est pas une option évangélique. C'est une condition de survie.
Si vous implantez une église — dites-le. Si c'est social — dites-le. Si c'est les deux — dites-le. Restez dans la vérité.
🛡️ Brigadier de l'espoir. Aumônier de la dignité.
Deux rôles. Deux noms. Simples. Accessibles. Que les gens du quartier comprennent sans formation théologique.
Le « Brigadier de l'espoir » dirige, protège, oriente et contrôle le trafic pour que tout le monde soit en sécurité dans la rue. Son arme : l'espérance. Son terrain : le quotidien des gens. Ses outils : sa présence, son écoute, son audace.
L'« Aumônier de la dignité » enseigne, instruit et accompagne l'individu sur tous les aspects de sa vie — spirituel, personnel, pratique. Son arme : la dignité rendue. Car c'est ce qui manque le plus quand tu vis dans la rue, quand tu quêtes de la monnaie, quand tu vas chercher ta nourriture à la banque alimentaire. Pas un programme. Pas un culte du dimanche. La dignité.
Vous les appelez peut-être Pasteur et Diacre. Les gens de votre quartier ne connaissent pas ces mots. Mais espoir et dignité, ils connaissent. Très bien.
🔧 N'inventez pas ce qui existe déjà
Voici un piège classique : vous arrivez en chrétiens dans un quartier démuni, et vous voulez ouvrir une banque alimentaire. C'est louable. C'est bien. Mais est-ce qu'il y en a déjà une dans le quartier ? Est-ce que vos disciples pourraient plutôt faire du bénévolat dans celle qui existe ?
Un pasteur est venu me demander conseil sur l'ouverture d'une banque alimentaire dans son église. Son quartier était un désert alimentaire. Ses membres étaient motivés. La localisation était parfaite. Puis il m'a dit pourquoi il voulait le faire :
« Pour les sauver. Pour qu'ils acceptent l'évangile et soient sauvés. »
Sa réponse m'a attristé. Je lui ai dit : dès que les gens comprendront votre véritable motivation, ils ne viendront plus. Les organismes du quartier feront pression pour vous fermer. Nourrir l'affamé est déjà une œuvre du Royaume. Matthieu 25. Vous n'avez pas besoin d'autre raison. Servez et regardez Dieu travailler.
Tristement, ils n'ont jamais ouvert le service. Le quartier est toujours dans un désert alimentaire. Parfois je me demande si j'aurais dû simplement les encourager à commencer et voir ce qui arrive. C'est aussi une leçon pour moi.
👴👵 Les samaritains du bel âge
Voici une question que personne ne pose : comment vont les personnes âgées de votre quartier ? Qui fait leur épicerie ? Lave leurs fenêtres ? Va à la banque pour eux ? Marche avec eux ? Surtout — qui les écoute raconter leur vie ?
L'isolement des aînés est une épidémie invisible. Et votre groupe de disciples a précisément ce qu'il faut : du temps, de l'écoute, de la présence humaine. Des Samaritains du bel âge. Pas un programme spécial. Pas un service du mercredi soir. Des gens qui vont chez leurs voisins et qui restent.
👑 Votre royaume versus le Royaume de Dieu
Pendant les premières années de mon ministère dans le quartier, j'avais l'arrogance de dire « mon église, ma vision, mon implantation, ma manière de faire ». Dieu a pris le temps de me montrer son point de vue. Il ne travaillait pas avec moi à construire mon royaume. C'est moi qui travaillais avec Lui à bâtir le Sien. Une personne à la fois.
J'ai vu des jeunes implanteurs arriver dans le quartier avec leur sac plein d'enseignements importés des États-Unis, ignorant l'histoire du quartier, ignorant les ecclésiologies locales, refusant de collaborer avec les femmes pasteures et les catholiques déjà présents parce que cela ne correspondait pas à leur théologie. Je prie pour eux. Que Dieu leur montre, comme il me l'a montré, que c'est Son Église — et qu'il ne nous a pas demandé permission pour choisir Sa famille.
Dans un quartier très pauvre, l'église restera petite et changeante. Acceptez-le. Ce n'est pas un échec.
L'échec réel, c'est de n'avoir eu aucun impact dans la vie des personnes autour de vous. Mais si vous avez redonné de l'espoir et de la dignité à une seule personne pendant votre séjour dans ce quartier — c'est pourquoi vous étiez là.
Jésus, en route pour guérir la fille de Jaïrus, s'est arrêté pour une femme qui rampait par terre pour toucher le bord de sa robe. Une femme sans droit légal d'être là. Il a pris le temps. Il l'a guérie. Il l'a rétablie. Dans sa dignité. Dans sa communauté. Une seule personne a suffi pour que Christ s'arrête et change le cours de sa journée.
🍽️ Un repas dans un crack house
Un homme venait à notre église depuis un an. Il vivait dans la rue. Il consommait alcool et drogue et venait le dimanche matin à jeun de presque rien, mais pas d'alcool. Il aimait cuisiner. Mon épouse l'a invité à nous cuisiner un repas chez lui.
Nous l'avons équipé d'une carte-cadeau d'épicerie et le samedi suivant nous sommes arrivés dans son crack house — une maison de chambres pour sans-abri et consommateurs. J'ai prié discrètement que Dieu protège mon estomac. La table était douteuse. Les chaudrons, plus encore.
Pendant le repas, un homme est entré. Il refusait de manger. Il se sentait indigne d'être à table avec nous. Il m'a parlé de ses cauchemars. De ses mauvais rêves. Il ne savait pas comment les faire fuir. Je l'ai regardé dans les yeux et je lui ai dit :
« Aujourd'hui je te pardonne tous tes péchés. Quand les cauchemars reviendront, invite simplement Jésus dans ton rêve. Et tu dormiras en paix. »
Cet homme a accepté que Christ avait donné sa vie pour lui. Il s'est fait baptiser un an plus tard. Aujourd'hui, il est travailleur de rue et aide d'autres personnes à s'en sortir. Est-ce qu'il rechute ? Bien sûr. Mais qui parmi nous ne rechute pas ? Christ a pardonné tous ses péchés — passés, présents et à venir.
Être un Brigadier de l'espoir, c'est parfois avoir le courage de donner de l'espoir là où elle semble la moins probable d'être reçue.
✨ Allez dans votre grotte
Ce ne sont que quelques histoires sur la manière dont nous avons été Brigadiers de l'espoir et Aumôniers de la dignité dans un quartier noir et ténébreux. Ce ne sont pas des recettes. Ce sont des principes :
- L'amour inconditionnel — avant tout discours.
- L'absence de jugement — comme Lui l'a pratiqué.
- L'accueil fraternel — y compris à une table que vous n'avez pas choisie.
- La transparence totale — sans motivation cachée.
- L'acceptation que c'est Christ qui bâtit Son Église — et que vous n'êtes qu'un outil dans Ses mains.
Trouvez votre quartier. Votre grotte ténébreuse. Et allez y allumer la lumière. Pas avec un préavis de cinq ans, un plan stratégique et un budget de démarrage. Avec votre présence. Votre table. Votre écoute. Vos mains.
Vous êtes des enfants de Lumière. Après tout.
— Michel Monette, ouvrier de quartier. Disciple en chemin.