Un billet de blogue mennonite | Par Michel Monette, aumônier de la dignité
🤍 Le mot que l'église a cessé de prononcer
Il y a un mot que l'église évangélique a progressivement rayé de son vocabulaire pratique. Un mot pourtant central dans les Évangiles. Un mot que Jésus a incarné à chaque rencontre avec les marginalisés, les exclus, les impurs, les indésirables.
Ce mot, c'est : dignité.
On parle de salut. On parle de baptême. On parle de membres, de disciples, de croissance, de vision et de planification stratégique. Mais la dignité — cette reconnaissance fondamentale que chaque être humain porte en lui l'image de Dieu, l'Imago Dei, indépendamment de son adresse, de ses dettes, de ses addictions ou de sa réputation — on l'a troquée contre des programmes.
Et dans les quartiers pauvres, cette absence se sent. Physiquement. Les gens qui vivent dans la misère ne manquent pas seulement de nourriture ou de logement. Ils manquent d'être regardés comme des personnes entières. Le regard de l'Aumônier de la dignité, c'est précisément ce regard-là.
L'homme ou la femme qui quête dans la rue a souvent perdu toute espèce de dignité — et souvent toute espèce d'espoir. C'est là que nous sommes appelés.
✝️ Commencer par le renoncement
Implanter une église dans un quartier démuni commence par un acte contre-culturel radical : le renoncement. Pas un renoncement romantique ou performatif, qu'on annonce fièrement dans sa lettre de soutien. Un renoncement réel, douloureux, profond.
Renoncement à votre fierté d'implanteur. Renoncement à votre vision de ce que « votre » église devrait ressembler. Renoncement à vos métriques de succès. Renoncement à l'illusion que c'est vous qui avez la solution.
Vous n'êtes pas un implanteur d'église. C'est Christ l'implanteur. Vous êtes un outil dans Ses mains. Un catalyseur de ce qu'Il fait déjà dans le quartier — avant votre arrivée, après votre départ.
Dieu est à l'œuvre dans votre quartier depuis bien avant que vous ayez posé vos valises. Les Anabaptistes l'ont toujours su : on ne porte pas Dieu au peuple comme un missionnaire colonial porte la civilisation aux « sauvages ». On rejoint Dieu là où Il est déjà. Et on demande humblement : que fais-Tu ici ? Comment puis-je travailler avec Toi ?
Le Brigadier dirige et protège. L'Aumônier enseigne et accompagne. Ni l'un ni l'autre ne construit son propre royaume. Ils servent celui de Christ.
⚙️ N'inventez pas ce qui existe déjà — une erreur classique
Voici le piège le plus prévisible pour un chrétien qui arrive dans un quartier pauvre avec le cœur rempli de bonne volonté : vouloir créer quelque chose de nouveau. Une banque alimentaire. Un centre communautaire. Un programme d'aide. Un service de garde.
Rien de tout cela n'est mauvais en soi. Mais avant de créer quoi que ce soit, une question s'impose : est-ce que ça existe déjà ? Et si oui — pourquoi doubler ce qui est déjà là, au lieu d'y contribuer ?
Un pasteur est venu me demander conseil pour ouvrir une banque alimentaire dans son bâtiment d'église. Son quartier était un désert alimentaire. Ses membres étaient motivés. La localisation était idéale. Je lui ai demandé :
« Pourquoi voulez-vous faire une banque alimentaire ? »
Sa réponse m'a attristé :
« Pour les sauver. Pour qu'ils puissent accepter l'évangile et être sauvés. »
Je lui ai dit directement : dès que les gens de votre quartier comprendront votre véritable motivation, ils ne viendront plus. Les organismes communautaires feront pression pour vous fermer. Parce que nourrir l'affamé n'est pas un prétexte au salut — c'est déjà une œuvre du Royaume. Matthieu 25. Pas besoin d'autre justification.
Tristement, l'église n'a jamais ouvert le service. Le quartier est toujours dans un désert alimentaire. Et je me suis demandé parfois si je n'aurais pas dû simplement les encourager à commencer — et voir ce que Dieu aurait fait. C'est aussi une leçon pour moi : l'action imparfaite vaut parfois mieux que la paralysie parfaite.
Servir l'affamé est déjà une œuvre du Royaume. Vous n'avez pas besoin d'un agenda évangélique caché pour que Dieu soit glorifié dans votre service.
👴👵 Les Samaritains du bel âge
Voici une question que personne ne pose lors des Boot Camps d'implantation d'église : comment vont les personnes âgées de votre quartier ?
Pas les aînés de votre congrégation. Vos voisins âgés. Ceux qui habitent la même rue que vous. Qui fait leur épicerie ? Qui lave leurs fenêtres ? Qui fait le ménage ? Qui va à la banque avec eux, qui paie leurs factures, qui marche avec eux au parc ? Surtout — qui les écoute raconter leur vie ?
L'isolement des aînés est une épidémie silencieuse. Invisible dans les statistiques de croissance d'église. Ignorée dans les plans de vision quinquennale. Et pourtant — quelques membres de votre groupe de disciples pourraient devenir des Samaritains du bel âge. Des hommes et des femmes qui donnent le don le plus rare qui soit dans notre époque pressée : leur présence.
Des outils comme Waybase ont été créés pour aider les chrétiens à mieux connaître leur quartier — ses besoins, ses ressources, ses angles morts. Avant de lancer quoi que ce soit, demandez-vous d'abord si vous pouvez rejoindre ce qui est déjà en place. Participer avant de créer. Servir avant de diriger.
Le don le plus rare dans un quartier pauvre n'est pas l'argent. C'est la présence. Le temps. L'écoute. Ce sont des dons que n'importe quel disciple peut donner — sans budget, sans local, sans programme.
👑 Votre royaume versus Son Royaume
Je vais être honnête. Pendant les premières années de mon ministère dans Hochelaga, j'avais l'arrogance de parler de « mon église », « ma vision », « mon implantation », « ma manière de faire ». C'est une maladie courante chez les implanteurs — et elle est transmise avec enthousiasme dans les formations américaines.
Dieu a mis du temps à me corriger. Il m'a montré une réalité simple mais dérangeante : Il ne travaillait pas avec moi pour bâtir mon projet. C'est moi qui travaillais — maladroitement, orgueilleusement — avec Lui pour établir le Sien. Une personne à la fois.
J'ai vu des jeunes implanteurs arriver dans le quartier, les mains pleines de formations importées des États-Unis, refusant la table pastorale parce que des femmes pasteures et des catholiques y siégeaient. Je comprends leur ecclésiologie. Elle leur vient de leurs traditions. Mais Christ n'a pas demandé notre permission pour constituer Sa famille. Et celle-ci est souvent bien plus large — et bien plus inattendue — que nos cadres confessionnels.
Je prie pour ces jeunes implanteurs. Que Dieu leur montre, comme Il me l'a montré, que la moisson est Son œuvre — pas la nôtre. Que nous en sommes les ouvriers, pas les propriétaires.
L'église restera petite et changeante dans un quartier très pauvre. Acceptez-le. Ce n'est pas un échec. C'est la nature du terrain.
Seul un petit groupe d'hommes et de femmes pourra demeurer face à la misère humaine de façon constante et continue. Les autres viendront et partiront. Les leaders se renouvelleront. Et il est même possible que ce que vous faites ne passe pas le test de la longévité.
Vous serez alors tenté de croire que vous avez échoué. Mais l'échec réel, dans ce contexte, c'est d'avoir traversé le quartier sans impact dans la vie de personne. Si vous avez redonné de l'espoir et de la dignité à une seule personne pendant votre séjour — c'est pour cela que vous étiez là.
🩺 Une seule personne suffit à Christ
Jésus était en route pour guérir la fille de Jaïrus. Urgence médicale. Père éploré. Toute une foule qui suit. Agenda chargé.
Et en chemin, une femme rampe par terre pour toucher le bord de Sa robe. Une femme sans aucun droit légal d'être là. Un écoulement de sang chronique qui la rendait rituellement impure — et rendait impures toutes les personnes qu'elle touchait sur son passage. Dans la logique religieuse de l'époque, elle contaminait la foule. Elle aurait dû rester chez elle. Se cacher.
Jésus s'arrête. Dans la foule. Avec l'urgence de la fille de Jaïrus devant Lui. Il s'arrête. Il la regarde. Il la guérit. Et en plus — Il la rétablit. Dans sa dignité. Dans sa communauté. Il l'appelle « fille ». Il lui redonne un nom, une place, une appartenance.
Une seule personne à rétablir suffit pour que Christ prenne le temps de s'arrêter. Lui, qui porte le monde. Lui, qui a l'agenda de l'éternité. Il s'arrête pour une.
C'est le cœur de l'Aumônier de la dignité. Pas les foules. Pas les chiffres. Pas les rapports trimestriels de baptêmes. Une personne. Regardée. Reconnue. Rétablie.
🍽️ À table dans un crack house
Laissez-moi vous raconter ce qui s'est passé un samedi soir dans Hochelaga.
Un homme venait à notre église depuis un an. Il vivait dans la rue. Il arrivait le dimanche matin saoul et drogué, profitait du petit déjeuner, appelait sa mère depuis notre téléphone, puis repartait. Il nous disait qu'il aimait cuisiner. Alors mon épouse a eu l'idée la plus évangélique qu'elle n'ait jamais eue : l'inviter à nous cuisiner chez lui.
Nous lui avons donné une carte-cadeau d'épicerie. Le samedi suivant, nous sommes allés chez lui. Un crack house — une maison de chambres pour sans-abris et consommateurs de drogues. J'ai prié discrètement que Dieu protège mon estomac.
Pendant le repas, des clients entraient et sortaient pour acheter de la drogue à l'un des hommes assis à notre table. Nous avons prié. Nous avons mangé.
Puis un homme est entré. Il refusait de s'asseoir. Il se sentait indigne d'être à notre table. Il m'a parlé de ses cauchemars. De sa honte. De l'incapacité qu'il ressentait à arrêter de faire ce qu'il faisait.
Je l'ai regardé dans les yeux. Je lui ai dit :
« Aujourd'hui je te pardonne tous tes péchés. Quand les cauchemars reviendront, invite simplement Jésus dans ton rêve — là où tu dors — et tu dormiras en paix. »
Cet homme a reçu Christ ce soir-là. Un an plus tard, il se faisait baptiser. Aujourd'hui il est travailleur de rue et aide d'autres à s'en sortir. Est-ce qu'il rechute ? Oui. Mais qui parmi nous ne rechute pas ? Christ a pardonné tous ses péchés — passés, présents et à venir. Il n'avait pas besoin d'être propre pour être aimé. Il n'avait pas besoin d'être sobre pour être digne.
Nous sommes rentrés chez nous ce soir-là avec la certitude tranquille que Jésus avait guéri des gens autour de cette table insalubre. Être des Aumôniers de la dignité, c'est apporter la dignité là où elle est absente. Même si la table est douteuse. Même si l'endroit est sombre. Même si vous avez prié pour votre estomac.
🧱 Les pierres fondatrices
Derrière toutes ces histoires, il y a quatre principes que je veux nommer clairement. Pas comme une recette. Comme un fondement :
- L'amour inconditionnel — avant tout discours, avant toute attente, avant toute condition de réception.
- L'absence de jugement — parce que Christ n'a condamné ni la prostituée, ni le collecteur d'impôts, ni la femme au puits. Il a demandé. Il a écouté. Il a offert.
- L'accueil fraternel — y compris à une table que vous n'avez pas choisie, dans un endroit que vous n'auriez jamais visité seul.
- L'humilité ecclésiologique — accepter que c'est Christ qui bâtit Son Église, que vous n'en êtes que les ouvriers, et que Sa famille est bien plus grande que votre dénomination.
Ces quatre pierres ne demandent pas de budget. Pas de local. Pas de formation de cinq jours. Elles demandent du renoncement. De la présence. Et le courage de regarder une personne dans les yeux et de voir l'image de Dieu, même là où elle semble la plus effacée.
✨ Allez trouver votre grotte
Trouvez votre quartier. Votre coin de ténèbres. Votre table de cuisine douteuse. Votre voisin âgé que personne ne visite. Votre homme au crack house qui se croit indigne d'être à votre table.
Allez-y sans programme préétabli. Sans agenda caché. Sans objectif de baptêmes à atteindre. Allez-y avec votre présence, votre écoute, votre table et vos mains ouvertes. Et regardez ce que Christ fait.
Car vous êtes des enfants de Lumière. Et la lumière — même la plus petite, même la plus fragile — vainc toujours les ténèbres.
Être Aumônier de la dignité, c'est apporter de la dignité là où elle est absente. Pas demain. Pas avec le prochain programme. Ce soir. À cette table.
— Michel Monette, aumônier de la dignité. Disciple en chemin.